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Chapitre 4 Evolution du secteur : oligopolisation, convergence et nouvelle norme

Depuis le 1er janvier 1998 la libéralisation totale du marché des télécommunications a conduit progressivement au paysage actuel. On compte à ce jour en Europe plusieurs centaines d'opérateurs de téléphone fixe, quelques dizaines d'opérateurs mobiles et fournisseurs de réseaux de transfert de données, qui ensemble entendent bien se partager la manne providentielle que représente ce nouveau marché. L'euphorie du début à été suivie par un vaste mouvement de rationalisation conduisant à un repositionnement de ces différents opérateurs. En même temps, la politique de réglementation est débattue pour répondre au mieux aux exigences de concurrence loyale et permettre que son application soit homogène dans tous les pays.

section 1  le marché européen : mutation, alliance et stratégie

Le marché global européen est évalué pour 1999 à 205,5 milliards d'Euros en progression de 11,5% par rapport à l'année précédente. Celle-ci trouve essentiellement sa source dans l'explosion du marché des mobiles, mais doit être relayée par celle de l'Internet déjà partiellement à l'œuvre. Ce marché peut être décomposé selon deux critères :

-         la géographie

-         le secteur d'activité

En effet, chaque pays représente un marché à lui tout seul. L'Allemagne est naturellement le plus important avec 20,1% du total, suivie de la Grande Bretagne 17,7%, de la France 14,3%, de l'Italie 13,1 % et de l'Espagne 9,1%. Ensuite chacun de ces marchés nationaux peut à son tour être décomposé. On distinguera :

-         Le segment de la téléphonie fixe qui ne représente plus que 47% du total avec une progression évaluée à 3% par an due essentiellement aux abonnements Internet encore majoritairement appuyés sur la paire de cuivre.

-         Le segment, en plein boum, des mobiles avec 28,3% des 205,5 milliards et une progression de 35% par an qu'il faudra relativiser par le fait que le nombre d'abonnés augmentant on assiste à une diminution sensible du revenu moyen par abonnés. Ce phénomène relève  de la baisse des prix due à la concurrence acharnée entre opérateurs mais aussi de l'élargissement de la base de clientèle conduisant à une population avec des budgets de plus en plus réduits.

-         Le marché des données avec 8,4% de l'ensemble, toujours dynamique avec presque 10% de croissance annuelle, marqué par une très forte pression sur les prix accentuée par les développements technologiques qui multiplient les capacités accessibles sur une fibre.

1. vue d'ensemble

Sur le plan industriel on retrouve logiquement  en tête du classement les opérateurs historiques encore en situation de domination  sur les segments traditionnels (fixe et données) avec quelques nouveaux entrants qui ont réussi à se hisser dans le milieu du tableau. Le premier d'entres eux est Vodafone qui avec l'acquisition de Mannesman début 2000 est passé de la 9ème à la 6ème place puis Cable & Wireless Communication en 13ème, Cegetel 17ème et Omnitel 20ème.


 

Rang

Opérateur

C.A. en 98 en millions d'Euros

1

Deutsche Telecom

35.719

2

British Telecom

25.330

3

France Telecom

24.648

4

Telecom Italia

23.481

5

Telephonica

17.465

6

KPN

8.041

7

Swisscom

6.513

8

Telia

5.401

9

Vodafone

5.020

10

Mannesman

4.654

11

Tele Danmark

4.562

12

Belgacom

4.196

13

CWC

3.916

14

Telecom Austria

3.385

15

Telenor

3.199

16

Portugal Telecom

2.932

17

Cegetel

2.881

18

OTE

2.873

19

TPSA

2.477

20

Omnitel

2.327

source Idate déc. 1999

L'enjeu pour les opérateurs historiques est de se positionner comme nouvel entrant en dehors de leurs frontières respectives afin de maintenir leur domination et leur contrôle sur le marché. Dans ce but ils suivent quatre axes principaux pour repenser leur stratégie :

-         Restructuration-Privatisation

-         Stratégie tarifaire

-         Relais de croissance dans le secteur des mobiles et de l'Internet

-         Développement à l'international

Ces privatisations sont suivies le plus souvent de réorganisations profondes afin de renforcer la compétitivité dans un environnement de plus en plus ouvert.

Les changements de politiques tarifaires aident naturellement au maintient des positions dominantes. On a vu le prix des communications moyennes et longues distances diminuer significativement, due à la concurrence déjà en place, s'accompagner d'une légère hausse des prix des communications locales. Cependant l'ouverture de la boucle locale va évidemment généraliser à l'ensemble du secteur la tendance à la baisse des prix.

Les opérateurs historiques sont également conduits à trouver des relais de croissance dans les services mobiles et l'Internet pour diversifier leurs offres. Ils ont su bien se positionner sur ces deux secteurs et sont dans la plupart des pays européens leader sur ces marchés grâce à leur statut de premier entrant.. (pour exemple en France : Itinéris et Wanadoo). Seuls trois pays font exception à cette règle pour le marché mobile. La Grande Bretagne avec Vodafone, l'Allemagne avec Mannesman et la Grèce où l'opérateur historique OTE a été écarté dans un premier temps des ces marchés. Tandis que sur l'Internet seul British Telecom est resté à l'écart.

Enfin pour faire face aux pertes de parts de marché attendues sur leur marché domestique, les opérateurs historiques se sont lancés dans de vastes mouvements d'acquisitions internationales. Ainsi, en s'associant avec des opérateurs locaux étrangers, ils deviennent de fait, nouvel entrant sur ces marchés. On a donc les même catégories d'acteurs qui composent désormais des groupes d'opérateurs nouveaux entrants. On peut y distinguer les opérateurs historiques des pays voisins dont le savoir-faire et les moyens sont des éléments de crédibilité pour les groupes qui émergent, les gestionnaires de réseaux (câble-opérateurs pour la plupart) disposant de leurs propres infrastructures  et d'un certain savoir-faire et des groupes en reconversion qui voient dans les télécommunications une voie de développement de long terme ( Bouygues, Olivetti…).

2. Au cœur des participations

Il s’agit maintenant d’étudier les relations qui se tissent sur le marché européen. Notre étude porte sur la France, l’Allemagne, la Grande Bretagne, L’Italie et l’Espagne car à eux cinq, ils totalisent un peu plus de 75% de ce marché. Le graphique des participations croisées (annexe 4) illustrera notre propos. En effet, au vu du graphique, cinq éléments doivent être soulignés pour qualifier l’évolution du marché européen. On peut voir émerger cinq grands ensembles concurrents qui devrait conduire à l’oligopolisation présentée plus haut.

Deutsche Telecom

France Telecom–Mobilcom

Vodafone Mannesman

Telefonica

BT

Le premier à une stratégie à l’international essentiellement centrée sur les cinq pays avec des filiales dans chacun d’eux. Sur son marché intérieur Deutsche Telecom est le leader en téléphonie fixe mais est contesté par Mannesman et Mobilcom sur les mobiles.

Le second, dont l’accord d’alliance est tout récent (24 mars 2000) à lui aussi une politique internationale orientée sur ces cinq pays avec cependant pour différence une stratégie moins centrée sur la filialisation et plus sur le partenariat. L’autre point important concerne le fait que France Telecom, animateur principal de cet ensemble, règne en maître quasi absolu sur son territoire. En effet, FT est leader sur les trois domaines. De plus on constate sur le graphique que le marché français est en fait très peu pénétré par les autres ensembles (exception faite de Vodafone) ce qui assure à l’opérateur historique une base d’exploitation saine.

Le troisième, et seule opérateur non historique de ces ensembles, à lui aussi orienté sa stratégie sur les cinq pays mais s’est essentiellement focalisé sur des opérateurs mobiles. Avec le rachat de Mannesman qui possède l’opérateur britannique Orange, Vodafone se trouve en situation de quasi-monopole sur la téléphonie mobile en Grande Bretagne. Oftel, le régulateur britannique, étudie la question.

Quant à Téléfonica, on voit qu’il n’intervient que très peu sur le marché européen. Il a renforcé son pouvoir sur son marché national puis focalisé sa stratégie internationale sur les pays hispanophones (Pérou, Chili, Argentine, Brésil, Bolivie) où il obtient de bon succès.

Enfin BT, avec  un marché national bien contesté par Vodafone sur le marché mobile d’une part et NTL sur le fixe d’autre part, est de plus en plus isolé car sans alliance en europe.

section 2 Passage à un marché unique : convergence fixe-mobile

Comme on l'a montré jusqu’ici, les opérateurs se trouvent sur trois marchés principaux qui se déclinent différemment selon les pays et la législation en vigueur. Cependant plusieurs élèments conduisent à penser que prochainement on aura à faire à un marché global où la segmentation en trois marchés ne sera plus une clef de lecture mais le moyen d’offrir à la clientèle un panel complet de services.

1. de l’utilité de converger

L’introduction du téléphone mobile auprès de la clientèle s’est fait progressivement et de façon décroissante suivant les revenus. D’abord mis au point pour les professionnels  qui voulaient être plus facilement joignable (médecins, avocats…), il s’est ensuite diffusé plus largement jusqu’à atteindre une proportion de population suffisante pour induire les effets de réseau. Ainsi, le consommateur s’est trouvé face à l'alternative entre joindre son correspondant sur un téléphone mobile et payer plus cher ou avoir le sien et  faire l’économie de cette différence de prix. Cet effet réseau atteint en France à partir du printemps 1998 s’est cristallisé pendant l’hiver 1999 où les offres d’abonnement ne pouvaient plus être refusées. Aujourd’hui, avec  22,6 millions d’utilisateurs, le mobile est devenu incontournable si l’on veut rester « intégré » parmi son entourage. Par cette pénétration du mobile dans les usages, la ligne fixe voit son rôle se transformer de plus en plus en vecteur de connexion internet. Cette transformation, qui assure encore les 3% de croissance annuel de la téléphonie fixe, est sur le point de se prononcer avec l’arriver des technologies XDSL. Ainsi la ligne fixe  trouve irrémédiablement  son avenir dans cette connexion et plus dans l’échange vocal.

On a donc un marché soumis à une évolution majeure résultant principalement d’une demande accrue pour les services de mobilité (téléphone mobile et services associés) et d’un fort développement des services multimédia et du trafic de données (Internet). Face à la multiplication d’offres de plus en plus complexes, le consommateur s’oriente tout naturellement vers la formule la plus simple en terme de facturation, d’usage, de transparence du réseau utilisé (fixe ou mobile). L’évolution de la demande semble donc favorable à la convergence fixe-mobile.

Elle se fonde sur l’unicité de l’usager quel que soit le réseau qu’il utilise et sur la nécessaire continuité d’utilisation entre les deux systèmes. Cela ne veut pas forcement dire que tous les usagers sont candidats à la convergence, en effet certains profitent de la duplicité des réseaux pour mieux circonscrire leur environnement (séparation vie privée et travail). Pour eux, on envisage des possibilités de partition des contextes d’usages qui débouchent sur la notion de communication personnelle à contexte multiple. (plusieurs numéros sur le même téléphone…)

Les sources de la convergence se manifestent essentiellement sous trois aspects :

convergence de la relation commerciale

Bien que dans de nombreux pays européens le régulateur s’attache à bien délimiter les deux offres pour assurer une équitable concurrence entre les opérateurs, on constate une forte pression à regrouper les contrats. Ainsi une entreprise pourrait négocier des remises de volume tandis que l’opérateur aurait une connaissance au plus juste de son client. Il s’agit offrir des services fixes et mobiles assortis ou non de conditions tarifaires spécifiques. Exemples facturation unique des deux services, forfait d’utilisation unique, rabais, réduction…

convergence des services

On remarquera que de plus en plus les services sont communs sur les deux réseaux, ce qui conduirait à une offre globale où l’utilisateur bénéficierait des services qu’il décide de souscrire indépendamment du réseau sur lequel il les ferait valoir. On parle alors de transparence des réseaux.

convergence technologique

Les évolutions technologiques constamment renouvelées trouvent à s’appliquer sur les deux types de réseaux (commutateurs, réseau intelligent, réseau d’accès). Cependant ces évolutions, qui conduisent à la mise en place de nouveaux services, sont tout autant transposables. Par exemple : messageries, intégration des systèmes d’information et de facturation, téléphone unique facturé selon la position (domicile ou extérieur)…

De plus  ne négligeons pas les économies potentielles que la synergie fixe-mobile permettra. Que ce soit :

Par l’optimisation des acheminements, c’est à dire que le réseau mobile bénéficie de la localisation du mobile appelé et le distribue au plus près.

Par le regroupement du développement de services sur réseaux intelligents qui conduira à ne développer qu’une seule fois les services strictement identiques aux deux réseaux..

Par la rationalisation de la production des équipementiers conduit, dans l’urgence de l’explosion du mobile, à développer sur des bases identiques des outils différents.

Cependant  il est bien plus facile de s’implanter dans le marché des opérateurs mobiles car il n’est pas nécessaire de réaliser de coûteux travaux de génie civil pour raccorder les abonnés que de le faire sur le marché du fixe. On considère que, pour autant qu’on ne cherche pas la couverture totale mais qu’on se focalise sur les zones les plus denses, l’investissement de départ en cellulaire peut être réduit et accompagné la monté du trafic par l’ajout d’équipements supplémentaires, non pour une couverture plus large mais pour faire face à la demande croissante dans ces zones. Même si les opérateurs mobiles ont réussi pour la plupart à bien se positionner, la convergence les place en situation désavantageuse vis à vis des opérateurs historiques. Il s’agira pour eux d’un moyen de compléter l’offre déjà en place par des services fixes et de s’adresser aux entreprises qui cherchent une prestation globale et une facturation optimisée. Pour l’opérateur historique au contraire l’enjeu va consister à valoriser son calepin d’abonnés fixe et de les faire basculer sur le mobile. Le régulateur sera attentif aux conditions pour qu’aucun déséquilibre des offres ne nuissent aux réseaux alternatifs.

Si la convergence fixe-mobile est en marche, il en est une autre qui l’accompagne. Il s’agit de la « convergence totale », c’est à dire l’internet mobile., dont les motivations sont quasi-identiques à celles vues plus hauts. C’est déjà à l’œuvre avec le téléphone Wap (Wireless Application Protocol). Mais elle prendra réellement effet avec la mise en place des réseaux mobiles de troisième génération dont l’attribution des licences est en cours de discussion.

2. d’où l’importance des licences UMTS

L’UMTS (Universal Mobile Telecommunication System), technologie en cours de mise au point et non encore réellement testée attire l'intérêt des grands groupes. Parmi les candidats à l’obtention d’une licence on retrouve tous les opérateurs d’envergure ; parce que l’UMTS garantira des débits de 2 Mbits/s, on aura alors la possibilité d’avoir des vidéo conférences entre deux ou plusieurs terminaux mobiles. C’est ce futur marché du service multimédia mobile qui est l’enjeu des candidatures.

La technologie se veut Universelle car elle correspond à une allocation européenne dans la bande des 2 GHz avec une bande passante de 250 MHz et bien qu’on cite d’importants problèmes d’interférences, les industriels sont confiants dans son aboutissement.

L’obtention d’une licence d’exploitation en Europe se fait suivant 2 procédures. Soit sous forme d’enchères comme au Royaume Unis soit  par soumission comparative comme en Espagne. Le problème est que pour concourir dans le régime d’enchères il faut être capable de mobiliser des sommes astronomiques ce qui conforte les alliances dans leurs stratégies de regroupement et de consolidation mais ne les assure pas pour autant du succès de leur offre. C'est bien l'objet de l'étude de l'économie depuis son origine qui est réapparu ces derniers temps : l'allocation d'une ressource rare. Il est regrettable que l'Union européenne n'ait pu arriver à un système uniforme comme le droit d'entrée ou la soumission comparative. Les enchères ne seraient pas réalisables à un niveau européen. En effet la mise en place d'un réseau UMTS mobilisera autant de capitaux que celle du réseau GSM soit 30 à 40 milliards de francs pour la France. Par exemple Bouygues Télécom crée en 1994 devait être bénéficiaire dès 2000, la possibilité de développer un réseau UMTS reculera d'autant cette échéance. Les enchères concernant certains pays, les groupes présents sur plusieurs marchés, seraient conduits à faire une péréquation entre les pays pour les tarifs des services UMTS, les consommateurs français seraient conduits à payer la licence de Cegetel en Allemagne.

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©matthieu guyonnet-duluc et pierre-jean monroziès | mai 2000 | contact