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PARTIE 2 Oligopolisation, arrangements institutionnels et convergence : pour une nouvelle politique de régulation européenne

Chapitre 3 Arrangements institutionnels et leurs fondements théoriques : une vision de la concurrence

Comme nous l’avions évoqué dans le chapitre premier, il est difficile de rendre compte des pratiques institutionnelles et des stratégies des entreprises si on reste dans le cadre statique de l’allocation efficace des concurrences parfaite ou imparfaite. Le résultat de cette concurrence c’est un prix, des quantités maximales aux coûts minimums. Or si nous voulons replacer l’interaction des entreprises dans le temps, il apparaît que l’information parfaite n’est pas souhaitable, que l’incertitude est même importante. Nous pouvons y trouver une l’origine du monopole, ou du moins d' une oligopolisation du secteur des télécommunications, de sorte qu’il faudrait une nouvelle régulation, une nouvelle forme de surveillance des marchés autres que la simple indication de price caps et la marche vers ouverture vers la « société de l’Information ».

Section 1 Incertitude et temps : un nouveau cadre pour la concurrence 

Si on se tient aux hypothèses de la concurrence pure et parfaite, l’information doit être transparente, c’est-à-dire qu’il doit n’y avoir aucun obstacle à l’acquisition de cette dernière et que tous les acteurs ont la même vision du marché. L’équilibre est un prix qui est l’Information du marché. F. Hayek[1] va proposer une autre définition du processus de concurrence sans pour autant définir un nouvel équilibre. Il ne faut toutefois pas oublier que Hayek est un des plus virulents adversaires de l’intervention de l’Etat et que le marché est, pour lui, la forme la plus aboutie de concurrence. Nous pensons que la sélection comme processus dynamique de concurrence est une bonne analogie mais qu’elle n’a qu’une utilité descriptive. Hayek s’en sert pour justifier l’apparition d’un ordre « meilleur » en cela il glisse de nouveau vers la fable néo-classique de prédiction des comportements. On peut juste parler de « taxinomie »[2] des marchés avec des caractéristiques d’adaptation et  de sélection.

 

1. l’information partagée comme condition de la concurrence

La concurrence est un processus de découverte. L’expression est de Hayek. C’est la division de la connaissance qui va permettre la compétition. Le corollaire de cette affirmation c’est l’abandon de l’hypothèse de la rationalité de l’individu. Celui-ci a plusieurs actions possibles, compte tenu des données qu’il détient sur ces concurrents. Il y a donc un système d’interactions entre les agents, et les erreurs des uns vont permettre l‘adaptation des stratégies des autres. Les prix constituent alors un système de communication des stratégies des autres agents. Le marché n’est pas un équilibre mais une succession d’adaptations suite et des erreurs. L’anticipation est basée sur les mêmes faits externes : les prix. La concurrence est donc un ensemble de faits connus et d’autres à découvrir comme les nouveaux besoins, les nouvelles méthodes de production. L’allocation non optimale des ressources est donc possible et souhaitable.

Comment peut-on analyser le secteur des télécommunications à la lumière de cette proposition ? Il est clair que ce secteur comme la plupart des activités industrielles est caractérisé par l’incertitude sur les besoins, les processus de production[3]. Mais étant donné le rythme des innovations, l’apparition de nouvelles activités, la prédiction des coûts, des services, des bénéfices est tout ce qu'il y a de plus incertain[4]. Il est clair que l’espoir selon lequel les prix doivent converger vers les coûts pour permettre une concurrence plus accrue semble illusoire étant donnée la structure du marché. Ainsi la Commission européenne a proposé de relever le taux de part de marché des opérateurs « puissants » de 25 à 50 %[5]. Un opérateur « puissant » doit fournir des prix d’interconnexion égaux à ses coûts. C’est le principe de la révélation des coûts[6].

2. le débat entre la Commission européenne, les Autorités de Régulation Nationales et les Etats.

La Commission propose aujourd’hui[7] d’adopter des directives moins contraignantes appelées « soft laws ». Ce sont donc des textes qui sont adoptables rapidement mais qui ont le désavantage d’être non obligatoires, contrairement aux directives qui mettent, quant à elle, deux ans pour être transposées dans le droit national. On se rappelle les effets néfastes d'une trop grande réglementation dans le domaine de la télévision haut-définition : on n'a pas pu dégager un standard avec les industries américaines et japonaises. Mais nous pensons que la contradiction de la Commission européenne va plus loin. Elle veut promouvoir une industrie européenne forte via une réglementation plus souple mais dans le même temps elle impose des conditions asymétriques aux Opérateurs Historiques. Cela dans la droite ligne de la politique de concurrence pure et parfaite selon laquelle il faudrait un nombre minimum d'entreprises. Vous ne pouvez pas d'un côté promouvoir l'apparition de petits et moyens opérateurs et de l'autre pousser à une concentration par une réglementation plus souple.

Les Etats ne sont pas non plus en restent puisque cette proposition renie leur droits d'initiative politique. En effet même si les "soft law" ne sont pas obligatoires, une action en justice est possible. C'est donc la jurisprudence qui va former le droit de la concurrence. On ne peut que s'étonner de cette dérive puisque cette proposition va à l'opposé d'une politique de régulation fondée sur le dialogue entre les autorités de régulation, les gouvernements et les opérateurs. Nous préférons prévenir des comportements, les "soft law" reviennent à condamner des structures à posteriori.

Section 2 une nouvelle forme de monopole : les effets réseaux entre les nouvelles activités des opérateurs

Nous allons essayer de montrer que l’industrie des télécommunications va petit à petit recréer les conditions d’une oligopolisation par les effets réseaux entre les activités nouvelles qu’ils proposent : communications mobiles, fixes et accès internet.

1. convergence et effet réseaux

L’incertitude de ce secteur c’est l’évolution de la concentration technologique : la convergence. Derrière ce lieu commun de l’industrie des loisirs se cache en fait une idée simple, celle des économies d’échelle. Ici réside l’avantage et le potentiel énorme des télécommunications en général : la numérisation. Ce procédé de traitement, de transmission des données à une vitesse élevée est très économe étant donné la chute des prix des composants électroniques. Elle permet la personnalisation des produits (répondeurs, pages personnalisées, etc.) à un coût minimum. C’est donc une industrie économe et qui doit englober ou être englobée par d’autres secteurs tels que la musique, le cinéma, les jeux, l’édition, la domotique, la banque et les services financiers. Pour cela on a besoin de standards, de normes afin que le plus de gammes possibles d’appareil puissent être concernées. Cela n’engage à rien quant à l’efficacité optimale à atteindre. En effet on ne répétera pas ici l’effet d’une norme ; les expériences du clavier AZERTY, de la caméra VHS sont là pour témoigner de la puissance monopolistique d’une norme technique. L’enjeu n’est plus de savoir si la technique est la meilleure mais de la faire adopter par le plus grand nombre d’individus possible. C’est l’effet réseaux d’une norme, c’est-à-dire les externalités positives qu’elle entraîne.

Ces préoccupations ne sont pas nouvelles, elles sont au centre de l’analyse économique puisqu’elle concerne l’existence de coûts fixes et d’externalités positives. Elles ont été remises au goût du jour par deux évènements : la déréglementation et le procès contre Microsoft. L’offensive anti-étatique des années 70-80 a engendré la vague de déréglementation que l’on connaît actuellement car le problème des industries à réseaux c’est leur tendance inéluctable à se concentrer : les clients et les producteurs profitent mutuellement de l’unicité de l’offre. Il y a donc un effet boule de neige et de « lock in » à long terme. La seule solution est de répartir la demande entre tous les offreurs. C’est pour cela qu’on a crée des entités régulatrices afin de promouvoir la concurrence. « L’Etat n’opère pas directement, il veille »[8].

2. l’exemple de l’industrie informatique

Le procès intenté à Microsoft depuis 1996 reflète bien le dilemme entre l’efficacité, supposée optimale, de la pluralité d’acteurs et  les économies de réseaux. Le problème est beaucoup plus subtil que certains ne voudraient le faire croire en réduisant le problème à celui d’une attitude abusive de la part de la firme de Redmond. Christian Genthon (1998) parle de « régime de concurrence »[9] qui a favorisé un temps les constructeurs puis sous le coup d’une standardisation a permis le développement de l’informatique individuelle. Il emprunte l'idée de régime d'accumulation à la théorie de la régulation pour l'appliquer à l'industrie et l'appelle alors "régime de concurrence". Ce dernier est caractérisé par trois champs qui doivent être cohérent pour assurer une certaine stabilité à l'ensemble.

-         les conditions de base,

-         la structure,

-         les stratégies.

Le régime de concurrence des années 80 est dominé par de grands constructeurs qui offrent une solution dite « propriétaire » : des ordinateurs liés à des systèmes exploitations. Donc les logiciels développés par les clients (grandes entreprises et/ou organisations) ou en externes étaient liés aux systèmes d'exploitation. Nous avions donc des conditions de bases avec des dépenses de R&D très élevées car les logiciels sont développés le plus souvent en interne. La structure est d’une simplicité désarmante : IBM détient 90 % du marché, il pratique la location et l’intégration verticale (matériel et logiciel). La stratégie est celle de la clientèle captive : vous ne changez pas de fournisseurs car vous deviez alors réécrire totalement ou en partie vos applications. Les barrières à l’entrée sont élevées et le marché est un oligopole stabilisé.

D’où provient la révolution de la micro-informatique ? Les micro-ordinateurs sont apparus dans les années 70 avec les marques Commodore, Apple et Tandy. C’est encore une niche mais une niche qui marche bien. Mais là aussi chaque marque a son système d’exploitation. En 1981, IBM va lancer son propre micro-ordinateur : le PC. c’est ici que réside la révolution de la micro-informatique. IBM va effectuer une désintégration verticale : il produit le matériel mais il demande à deux firmes de fournir le processeur et le système d’exploitation sans acheter la licence. Les deux entreprises en question sont Intel et Microsoft. Les concurrents, dont Compaq, offrent alors des ordinateurs dits « compatibles » .  Les deux entreprises vont alors profiter pleinement de la standardisation sans en être à l’origine… Nous avons donc un nouveau régime de concurrence aujourd’hui avec des conditions de base qui sont caractérisé par une élasticité prix-demande forte avec des économies d’échelle de production élevées, une structure qui fait place à plus d’offreurs même si deux fournisseurs ( Intel et Microsoft ) sont en position dominante. L’oligopole est de plus instable. Enfin la stratégie des acteurs est moins évidente : les Etats européens se sont presque tous retirés des entreprises du secteur et le tandem Microsoft - Intel doit gérer leur position monopolistique.

On voit ici que l'erreur d'IBM provient bien de l'information incomplète et de la rationalité limitée, l'innovation est ici introduite de l'intérieur de l'organisation oligopolistique.


schéma 1 Régime de concurrence avant le PC d'IBM

constructeur X

 

constructeur Y

 

constructeur Z

 

constructeur W

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation Y

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation Z

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation W

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 

Système d'exploitation X

 
 

 

 

 

 

 

 


Applications compatibles "W" développées par le constructeur ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "X" développées par le constructeurs ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "Z" développées par le constructeur ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "X" développées par le constructeurs ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "X" développées par le constructeur ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "X" développées par le constructeurs ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "Y" développées par le constructeur ou les clients eux-mêmes

 

 

Applications compatibles "X" développées par le constructeurs ou les clients eux-mêmes

 

 

 

 

 

 

 

 

schéma 2 Régime de concurrence après la standardisation de la micro-informatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


clients finaux

conclusion : l’émergence de nouvelles subventions croisées entre les nouvelles activités des opérateurs

Comme nous l’avons montré pour l’industrie informatique, le bouleversement du régime de concurrence ne provient pas d’une innovation technologique ( la micro-informatique à la place des mainframes, de grandes unités de calcul ) mais d’une cohérence détruite par une erreur de stratégie et l’opportunité de  deux entreprises. L’intégration verticale a alors éclatée lorsque Intel et Microsoft ont développé le système de licence auprès des constructeurs de PC. Dès lors plus le nombre de clients ayant acheté un PC est élevé plus la domination de Windows et Intel se renforce puisqu’il devient de plus en plus indispensable et économe de posséder un outil partagé par tous. L’effet de « lock in » ne tarde pas à apparaître et finalement Windows arrivera à un taux de pénétration de 90 % du marché mondial des micro-ordinateurs. La firme américaine n’avait plus qu’à développer un système de subventions croisées entre Windows et les autres logiciels : Office, BackOffice, etc. Windows vendu à un prix qui permet la diffusion généralisée favorise l’utilisation des logiciels annexes vendus avec des profits élevés.

Est-ce que le même phénomène va se produire dans le secteur des télécommunications ? Il est étonnant de constater qu’aucune communication de la Commission ne prend en compte les effets de réseaux possibles pour un opérateur historique entre ses activités fixe, mobile et accès à internet. Tout au plus la convergence est évoquée dans les communications relatives à l’audiovisuel, une convergence plus lointaine et ainsi moins préoccupante. Or quel va être l’intérêt de la multitude d'offres de téléphonie fixe quand le taux d’équipement en téléphone mobile va atteindre le niveau des autres pays européens ? Nous verrons dans le chapitre quatrième que la convergence entre le fixe et le mobile va phagocyter le trafic vocal. Dès lors le fait de posséder les trois activités deviendra un atout et il se pourrait que le fixe devienne un peu le Windows du secteur des télécommunications : un service vendu à un prix permettant de lier d’autres services à marge plus élevée. Etant donné la situation américaine et l’embarras face à l’affaire Microsoft (on est loin de la solution miracle d’AT&T), la politique de régulation devrait tenir compte bien plus des futurs concentrations provoquées par les effets réseaux que de la mise en place d’une concurrence loyale dans chaque marché national entre des alliés européens.

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©matthieu guyonnet-duluc et pierre-jean monroziès | mai 2000 | contact



[1] F. Hayek, prix et production 1937

[2] Winter, the new Palgrave : a dictionary of Economics. 1987

[3] En fait il ne doit y avoir que les marché primaires qui soit vraiment certains.

[4] il faut rappeler ici qu’il a fallu à peine 5 ans au téléphone mobile pour atteindre les 10 millions d’utilisateurs alors qu’il a en fallu 30 à la télévision, c’est dire le rythme d’activité que soutiennent les entreprises de ce secteur.

[5] la Tribune, 17.03.2000

[6] Comme nous l'avions montré plus haut cette révélation est contraire au processus de découverte qu'est la concurrence.

[7] Communication de la Commission européenne relative au dégroupage 26.04.2000

[8] B. Guerrien, Dictionnaire d’analyse économique 1996

[9] Ch. Genton, IBM PC ou l’histoire d’une « révolution » ni prévue ni prévisible Revue d’Economie Industrielle 85.03/98