page précédente | index | page suivante

Chapitre 2 Choix sous contraintes technologiques

 

Plusieurs stratégies basées sur des technologies différentes sont à la disposition des opérateurs pour développer leur propre réseau jusqu’au niveau de la boucle locale. Chacune doit faire face à quatre paramètres qu’il faut envisager avant de faire un choix.

- l’âge d’apparition de la technologie Il paraît évident qu’on ne peut mettre en œuvre que ce qu’on connaît et  que de l’usage découle de nouvelles applications.

- la densité de population renseigne sur le potentiel de clientèle selon qu’il s’agisse de grands comptes, de professionnels (PME) ou de clients finaux ainsi que sur leurs besoins respectifs. On comprendra aisément que le développement urbain soit privilégié par rapport à des zones moins denses qui ne compteraient pas le nombre suffisant de clients.

- la rapidité de déploiement  qu’il faut corréler à la précédente pour envisager la rentabilité du réseau et son seuil d’efficacité.

- la vitesse et la capacité de traitement des informations. Qu'elle soit vocale ou data, l’important est que la technologie mise en œuvre réponde aux besoins exprimés.

En gardant ces quatre paramètres en tête, on peut envisager chacune des technologies et voir leur potentiel sur le  marché de la boucle locale.

Section 1. une ouverture, trois possibilités

1. Un pays, deux infrastructures : l' Angleterre choisit l'ouverture par  les réseaux câblés

Pionnier européen en matière d’ouverture, la Grande Bretagne décida au début des années 80 d’ouvrir son marché des télécommunications à la concurrence. En 1982, le consortium Mercury se vît confier une licence de construction et d’exploitation pour un nouveau réseau. En effet, le gouvernement britannique avait décidé que la concurrence à mettre en place devait se faire immédiatement par les réseaux. De fait Mercury choisit de développer son infrastructure autour de la technologie câble seule alternative contemporaine à la paire de cuivre permettant de fournir du trafic téléphonique.

Deux grands types de procédés composent aujourd’hui la technologie câble :

Les câbles coaxiaux, premiers nés, constitués de deux conducteurs métalliques. Le premier assurant la transmission du signal électrique tandis que le second fait office de blindage. Le tout est enfermé dans une gaine plastique protectrice.

Ils sont classés selon leur impédance qui permet des usages différents :

50 ohm pour un signal unique exclusivement utilisé en réseaux locaux.

75 ohm pour des signaux multiples, supportant aussi bien le numérique que l’analogique pour la transmission de la voie, des données et des images.

Les câbles en paires torsadées, plus récents, composés de quatre paires enfermées dans une même gaine protectrice. Une des paires est utilisée pour émettre le signal allé tandis qu’une autre sert pour le signal retour. Ces câbles permettent la circulation d’information à haut débit, aussi bien en analogique qu’en numérique. Plus la paire contient de torsade moins il y a d’interférences ce qui limite grandement les risque de diaphonie. (écho d’une autre conversation).

Revenons rapidement au marché britannique aujourd’hui pour voir la place du câble.

200 licences ont été accordées mais pour autant B.T (l’opérateur historique anglais) détient encore plus de 75 % du marché. Ses principaux concurrents sont les câble-opérateurs qui se livrent entre eux à une féroce compétition. Le leader Cable & Wireless Communication (ancien Mercury) dont le réseau résidentiel a fait l’objet d’une tentative de rachat infructueuse par Telewest, le second, et réussie par le troisième N.T.L.  A eux trois, ils desservent 95 % de la clientèle T.V. câblée et ainsi N.T.L. pénètre 65 % des foyers équipés.

 

Chiffres du câble en G.B.

C&WC

Telewest

N.T.L.

Total

Licences possédées

46

36

53

135

Foyer sous licence

5.563.283

5.087.863

4.823.874

16.129.681

Clientèle T.V.

845.376

1.000.369

970.276

2.815.961

Clientèle téléphone

1.197.000

1.333.225

1.109.400

3.639.625

Abonnés T.V. et téléphone

660.000

828.434

811.500

2.300.000

Source Oftel dec.99


2. la boucle locale radio : nouvelles perspectives

Technologie de transport d’informations la plus récente, elle est la seule dont le vecteur ne soit pas fait de fils mais d’ondes véhiculées par des relais d’antennes. Les bandes de fréquences, support des ondes, ne sont pas illimitées et constituent de fait une ressource rare dont l’attribution est soumise à l’obtention d’une licence d’exploitation.

Malgré les incertitudes pesant sur les fréquences, les normes et les systèmes, nombre d’opérateurs et d’industriels se montrent intéressés par la B.L.R. Clairement, elle constitue un moyen de déployer ou de configurer rapidement un réseau, avec des contraintes de planification allégées et des coûts, notamment de maintenance, réduits. Ainsi on y voit un vecteur efficace pour introduire la concurrence rapidement.

A ce jour il existe trois techniques envisageables :

Point MultiPoint bande étroite pour des services de téléphonie uniquement.

Point MultiPoint large bande supportant en plus de la téléphonie, un débit de données compris entre 0,6 Mb/s et 2Mb/s. Ceci correspond au moyen débit expérimenté par Cable & Wireless à partir de 1997. Depuis c’est le scénario privilégié  par la majorité des opérateurs. Beaucoup de constructeurs parlent des prochaines possibilités de la large bande à pouvoir supporter les hauts débits.

Point MultiPoint très hautes fréquences avec un débit de données de 5 Mb/s uniquement expérimenté sur la ville de New-York par Cellular Vision qui ajoute au catalogue de services la télévision numérique, l’internet haut débit et l’audio visuel interactif. Seul inconvénient, la voie de retour se fait encore par le téléphone (paire de cuivre).

On peut penser que deux avenirs attendent la B.L.R. En effet, soit l’opérateur développe et exploite un réseau radio soit sa fréquence sert pour des services de raccordements provisoires ou de sécurité entre deux bornes d’un réseau historique ou câblé. 

3. Le dégroupage : la concurrence sans nouveau réseau

 

-         la commutation (connexion des appels)

-         l’acheminement des communications depuis et à destination des abonnés

Sont les deux services fournis par l’opérateur historique dans sa prestation d’interconnexion.

Le dégroupage de la boucle locale consiste à distinguer ces deux services pour permettre aux nouveaux opérateurs de s’interconnecter directement à la partie locale du réseau historique afin de bénéficier d’un accès direct à l’abonné (voir annexe  2).

Sur cinq possibilités techniques, trois seulement ont été retenues par le régulateur et pourront être mises en œuvre.  On a :

-         le dégroupage total de la paire de cuivre

-         le partage de la ligne de cuivre

-         l’accès au débit

Le dégroupage total consiste en la fourniture de paires de cuivre nues à l’opérateur nouvel entrant qui installe lui-même ses propres équipements de transmission dans les locaux de l’opérateur propriétaire des boucles locales ce qui pose le problème de la colocalisation.

Cette première solution a l’avantage de lui laisser la maîtrise des éléments de qualité du service mais suppose le déploiement d’un réseau très capillaire jusqu’aux répartiteurs (environ 10 000 en France).

Le partage de la ligne de cuivre représente pour le nouvel entrant un accès au débit sur la boucle locale de l’opérateur historique. Ce dernier gère la bande passante et donc la qualité tandis que le nouvel entrant ne se contente que des prestations de services. Ces équipements doivent être à proximité des répartiteurs. Là encore, la colocalisation reste à définir.

Cette solution est plutôt envisagée comme complément là où la solution 1 ne peut être mise en œuvre.

L’accès au débit ou accès à un circuit virtuel permanent se défini comme la fourniture de transport de données à hauts débits entre l’abonné et le point de présence de l’opérateur. Un circuit virtuel  étant affecté à chaque raccordement haut débit

Cette solution permet de supprimer la colocalisation dans les centres locaux de l’opérateur de boucle locale et ne nécessite pas à priori de déploiement très capillaire puisque le trafic est livré regroupé en des points de livraison.

 

Voyons maintenant la problématique de la colocalisation.

Elle peut se faire de trois façons : physique, distante ou virtuelle.

Dans la colocalisation physique, l’entrant installe ses équipements à l’intérieur même des bâtiments de l’opérateur de boucle locale. Ce qui pose deux problèmes. D’abord l’espace disponible à l’intérieur de ces locaux ensuite leur accès par le nouvel entrant pour accomplir les opérations de maintenance nécessaire. Avec la colocalisation distante, les équipements sont à proximité de ceux de l’opérateur historique. Là, la place à côté des répartiteurs doit être disponible. Cette solution présente l’avantage de régler l’accessibilité aux sites. Enfin avec la colocalisation virtuelle, l’opérateur historique installe et exploite les équipements de transmission pour le compte des nouveaux entrants. L’opérateur concurrent ne gère plus la qualité.

Ces trois solutions de colocalisation seront complémentaires au même titre que les trois options de dégroupage le sont.

Section 2. Etat de l’art : les contraintes françaises

Voyons maintenant la situation de ces trois technologies et leur déploiement en France.

Le plan câble décidé par le gouvernement dès 1982 visait à organiser la couverture des zones urbaines denses par des réseaux câblés construits par France Telecom et exploités commercialement par d’autres. Lyonnaise câble, NC numéricâble et France Telecom câble se sont partagé les 5,4 millions de prises potentielles.

Il y a un peu plus d’un an, France Telecom a annoncé son intention de vendre ses réseaux ce qui a eu pour conséquence la création de deux entités. La première avec 2,8 millions de prises est l’association Lyonnaise des eaux-France Telecom, la seconde avec 2,6 millions de prises est numéricâble-France Telecom.

France Telecom se positionne comme un partenaire financier au capital des sociétés ainsi constituées, annonçant sa sortie définitive dans un délai maximum de trois ans, après l’entrée d’autres partenaires industriels ou financiers dans le capital de ces sociétés. Les autres opérateurs sont essentiellement des collectivités locales avec chacune quelques dizaines de milliers de prises potentielles.

Prises à terme

10.082.358

Prises commercialisables

7.743.829

Abonnés tous services confondus

2.834.639

Abonnés T.V.

2.819.639

Abonnés internet

50.217

Abonnés téléphone

11.820

Source Avicam dec.99

En comparant la situation française avec celle vue plus haut du Royaume Unis, on constate que dans le même temps le réseau britannique compte 6 millions de prises supplémentaires et une utilisation par le public bien supérieure.

Pour ce qui est des réseaux de boucle locale radio, quelques expériences ont été menées sur des villes tests avec par exemple France Télécom à Rennes et Lannion, la Sagem à Cergy saint Christophe, Syris à Nantes, Skyline à Antibes, Yssingeaux et Saint Jean (Toulouse)…

Le bilan général de ces expérimentations est jugé par les opérateurs concluant et confirme le potentiel du système. Cependant persiste un risque d’interférence entre les systèmes terrestres et satellites ce qui conduit l’autorité à négocier un élargissement de la bande avec l’armée pour moitié propriétaire de ces fréquences.

Le déploiement à court terme devrait conduire au développement  d’offres de services à moyen ou haut débits pour les PME en zone urbaines et suburbaines et du bas débits pour les gros consommateurs résidentiels. Ceci pouvant permettre la fourniture de services à moyen ou haut débit à des cibles commerciales actuellement peu desservies par les technologies filaires existantes. Enfin tous les résultats confirment la rapidité et la flexibilité d’installation des systèmes Point MuliPoint.

Au total 28 sociétés se sont portées candidates à la possession d’une licence d’exploitation.

 

Appel à candidatures pour les 2 licences métropolitaines  (3,5 GHz et 26 GHz)

8 sociétés candidates

 

Appels à candidatures pour 2 licences sur chacune des 22 régions métropolitaines (26 GHz)

18 sociétés candidates

entre 4 et 15 candidatures par région

Appels à candidatures pour 2 licences sur chacun des 4 départements d’outre-mer
(3,5 GHz)

7 sociétés candidates

entre 2 et 5 candidatures par département

Source ART fév.2000

On peut les classer en trois catégories :

-         des acteurs déjà implantés en France qui disposent d’ores et déjà de licences pour d’autres activités de télécommunications, comme par exemple Cegetel, 9 Télécom Réseau ou Completel ;

-         des acteurs nouveaux, comme par exemple les sociétés Broadnet France et Altitude ;

-         et des consortiums regroupant des acteurs déjà détenteurs d’une autorisation et de nouveaux partenaires, notamment investisseurs; c’est par exemple le cas du consortium qui regroupe FirstMark Communications, Suez Lyonnaise des Eaux, Groupe Arnault, groupe Rallye, BNP Paribas et le groupe Rothschild.

 

L'Autorité de régulation sélectionnera au maximum 54 opérateurs avant le 31 Juillet 2000.

 On voit donc un câble qui en quinze an émerge à peine et une boucle locale radio balbutiante face à un réseau de cuivre déjà éprouvé mais dont la survie a été assurée au travers de la technologie ADSL (Asymetrical Digital Subscriber Line). En effet les technologies XDSL  permettent d’améliorer les performances des réseaux classiques grâce à deux modems. Un chez l’abonné l’autre sur le réseau. Ainsi l’ADSL fractionne la bande en trois parties : une pour la voix, une autre pour les données montantes (de l’utilisateur vers le cœur du réseau) et la troisième pour les données descendantes (du réseau vers l’utilisateur). Elle permet ainsi d’obtenir des transmissions 70 fois plus rapide qu’avec un modem traditionnel. En raison de son faible coût elle constitue une menace à la réelle émergence des technologies alternatives.

 

Conclusion techniques complémentaires plutôt que concurrentes

Au vu de tout ceci, on peut penser que la tâche du régulateur va surtout être de veiller à la sécurité du développement des nouveaux procédés de transmission de l’information afin que les nouvelles perspectives de la paire de cuivre ne les étouffent pas. En effet, pour que la concurrence puisse se faire dans ce cadre, il faudra dans un premier temps avoir recours au dégroupage pour qu’elle se fasse sur les services ce qui permettra aux nouveaux entrants de jauger leur clientèle adressable et l’étendue du réseau à déployer pour la desservir. Après cette phase intermédiaire, on peut penser que la maturité obtenue conduise à la concurrence par les réseaux. Enfin de par leurs particularités les trois technologies peuvent composer un panel complémentaire au sein d’un même réseau. On pourrait alors avoir des structures concentriques dont les épicentres seraient les foyers urbains à très fortes densités de population où régnerait le câble, ensuite en périphérie la paire de cuivre et enfin la boucle locale radio pour les zones à faible densité ou dont l’accès est difficile.

page précédente | index | page suivante

©matthieu guyonnet-duluc et pierre-jean monroziès | mai 2000 | contact