pareil
aux
mêmes
Le
peu de choses que je sais, personne ne me l'a dit, comme toi j'imagine.
Tu peux donc m'écouter d'une oreille seulement, car je ne t'apprendrai
rien. La chanson, tu la connais.
Septembre, je rentre dans un bar. Un bar avec une grosse clim et trop
de miroirs. Le barman se penche pour prendre ma commande. Je lui demande
de choisir pour moi. Il marque un temps d'hésitation, sourit et revient
avec une bière blanche. Je croise les regards calculés d'une bonne
dizaine de prédateurs musculeux, une meute d'amants rapides au coeur
prisonnier des glaces. Le genre d'homme qui ne veut plus apprendre
à aimer, qui se la joue fille facile désenchantée et souffre toujours
en silence. Le genre d'homme vers lequel je tends. Alors j'avale cette
bière d'un trait, histoire de manquer d'air pour mieux sentir mon
coeur, tandis que George Michael s'époumone ad libitum dans les petites
enceintes Bose vissées au plafond : I miss my baby (baby please
forget me not) (I want you to remember) I miss my baby...
Dans le miroir, entre deux visages, c'est le mien que je vois. Mon
regard est étudié lui aussi, mes épaules sont trop musclées et même
si je n'ai pas encore le coeur en hiver, je peux te dire qu'il pue
l'automne. Je suis comme eux dans ce miroir, comme tous les hommes
dans ce bar, j'attends patiemment de voir l'effet que je fais, tout
en fredonnant I miss my baby.
My baby, celui que j'ai, que j'ai eu, que j'espère, peu importe. C'est
l'ange, le prince, l'amour, le soleil, c'est pareil. Je l'ai croisé
dans le hall d'un hôtel cossu, au bras de son épouse, riant à faire
trembler le lustre juste au-dessus de ma tête. Je l'ai vu allongé
sur le sable, une main posée sur sa planche de surf, les yeux marrons,
les cheveux clairs. Vu encore, en tenue de chasseur alpin, hésiter
en trois desserts à la cafétéria d'une station de ski. Une autre fois,
c'était un rouquin assis sur le capot de sa voiture, son jean moulant
bleu pâle tranchait sur le rouge de la carrosserie. Il a mille visages
et autant de prénoms, celui qui surgit, passe et jamais ne vient.
Alors quune vague de dream instrumentale vient gentiment noyer
la voix de George, on me demande si je sors souvent ici, d'où je viens,
quel sport je pratique et si j'ai faim moi aussi. Oui, je réponds.
Alors on peut dîner ensemble ? Et me voilà quelques minutes
plus tard, marchant dans une petite rue animée, flanqué d'un ange
de secours qui me ressemble et me rassure. Il a le crâne tondu, le
biceps rebondi, une carte bleue, son baby lui manque probablement
et nous échangerons nos prénoms entre le dessert et le café.
L'ange a le profil de Peter Pan, je l'ai remarqué en sortant du restaurant.
Nous sommes debout face à face, son front occupe tout le paysage,
mes lèvres sont posées sur l'arête de son joli nez. Nous respirons,
synchrones, parés au plongeon. Une dernière fois, l'air entre par
nos narines et nous plongeons. Sous la surface, on se console comme
on sait faire, on s'abandonne les yeux ouverts. Sur son menton, dans
son cou, ma salive a des reflets d'argent. Je décide d'oublier qui
je suis, pendant qu'il me rassure une heure encore. Quand il me mord,
je le mords un peu plus fort, juste assez pour qu'il ferme enfin ses
yeux bleu piscine. Mais rien de nouveau, rien d'étrange, vraiment.
On gémit, on soupire, on transpire, dans le confort insidieux de l'autorepeat.
En sortant dans la rue, je sens mon coeur qui s'éveille. C'est comme
le feu sous la glace, c'est alarmant. Soudain, je me vois remonter
les trois étages, reprendre Peter Pan dans mes bras et passer le reste
de la nuit contre lui. Et pourquoi pas le reste de ma vie ? Après
tout, je me dis, n'importe quel homme peut faire l'affaire, devenir
ce baby mystère que je poursuis, le seul et unique mister que je miss,
s'il y met du sien et moi du mien. Mais déjà je me ressaisi, lidée
se dissipe, je sors de ma poche le bout de papier sur lequel il a
inscrit son numéro de téléphone, pour le froisser (baby please)
et le jeter là, devant sa porte (forget me not).
L'hiver approche, disais-je.
Hier, je te parlais des femmes parce que c'est plus facile, finalement.
Elles au moins tu les observes, tu les découvres, tu les affrontes,
elles te surprennent et tu la trouves, la petite étrangeté, la différence
irréductible. Tandis que les hommes, quand tu les regardes, c'est
toujours toi que tu vois. Distance zéro, angle nul, vas chercher le
relief... Du coup, quand je suis de méchante humeur, je trouve que
ça se résume à ça : un gay, c'est quelqu'un qui ne voit que lui, partout
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