le moi du ça
traduction: pascal loubet pour sureXposé (click for english version)
Cette semaine a été affreuse. Je suis allé chez le médecin. A présent, c'est le soir et je suis assis à ma table, les yeux baissés. Je voudrais presque qu'il lui soit arrivé ce dont on vous menace quand vous y touchez un peu trop souvent : qu'il tombe. Si je l'avais trouvé inerte sous les draps ou s'il avait glissé jusqu'au fond du lit et que je l'avais senti contre ma cheville, j'aurais pu le ramasser amoureusement, affectueusement. J'aurais pu le lever à hauteur d'oeil et l'examiner avec la minutie qu'il mérite véritablement. Je l'aurais admiré sous toutes les coutures, puis je l'aurais rangé dans le tiroir de ma commode. J'ai un souvenir d'enfance de la première découverte de cette partie de moi-même, de l'avoir découvert comme quelque chose que ni ma mère ni ma sur ne possédaient. J'avais joué avec, sachant que c'était le seul de la maison, j'avais admiré sa force, savouré le fait que sa présence semblait signifier autant à tout le monde. A la façon dont elles l'évitaient lorsqu'elles me séchaient après la toilette ou dont elles détournaient le regard lorsque nous arrêtions la voiture lors de longs trajets et que je répandais sur le bord de la route un mince jet de liquide jaune qui dansait dans la brise. Ce petit bout de masculinité, c'est ce qui me distinguait dans cette maison de femmes : c'était ce qui me réconfortait le plus dans cette maison, car je savais que je ne serais jamais comme elles. Du jour où j'avais remarqué que cela me remplissait de chaleur lorsque j'en caressais l'extrémité du bout des doigts, j'avais senti que j'avais un ami. J'allais à l'école et j'en revenais, montant et descendant bruyamment l'escalier de la maison en le portant, légèrement en avant et je partageais son assurance. J'étais un beau garçon, c'est ce qu'elles disaient. Lorsque je me regardais dans un miroir, dans mes habits d'écolier, je ne voyais rien de spécial. J'avais une coupe de cheveux affreuse, des oreilles décollées comme des feuilles de chou et mes yeux, bleus, disparaissaient quand je souriais. Et pourtant, quand j'étais nu devant ce même miroir, je dansais à la vue de mon reflet, incroyablement et inexcusablement mâle. Je n'avais nul désir d'être beau ou bon. J'ignore pourquoi, car cela ne pouvait me venir naturellement, mais je mourais d'envie d'être mauvais. Je voulais me dévoyer, me prouver que je pourrais supporter la perte soudaine de l'affection de ma famille. Je voulais faire des choses effrayantes, horribles, et qu'on me les pardonne simplement parce que j'étais un garçon et que c'est ce que font les garçons, surtout les garçons sans père. J'avais en moi le désir secret d'effrayer les autres. Mais je restais éternellement un gamin au teint rose, aux cheveux blonds et raides, avec son pantalon de toile neuf, ses chaussettes blanches et ses chaussures marron. Je n'avais qu'une seule vraie peur : celle des hommes. J'avais grandi sans père, ni frères ni oncles et les hommes m'étaient totalement étrangers, je n'avais vu leurs machins nus qu'au hasard des bains ou des toilettes publiques. Ils demeuraient derrière des braguettes extra-longues, cachés, comme ces créatures de foire qu'on doit payer pour voir - et ne voir qu'une seule fois. Leurs parties disgracieuses pendaient très bas, enfouies dans un buisson de poils qui s'épaississait tout autour comme pour protéger le monde de la vue d'un tel monstre. En avançant en âge, j'appris à apprécier ce qui m'effrayait. Je n'ai jamais porté de sous-vêtements. Sous mon jean, il était nu, il frottait la toile bleue au point de la blanchir. Je sortais le soir pour rôder parmi les hommes, m'exposer, parader, chasser. J'étais ce que tout le monde désirait, blanc, propre, l'éternel garçon. Ils voulaient me dégrader, comme pour se venger. Cela faisait partie de mon image de paraître inaccessible, mais en réalité, n'importe qui pouvait m'avoir. J'aimais les hommes laids. Empoignez votre partenaire et tralala. Changez de partenaire. J'en ai embrassé des millions. Je m'ouvrais à eux et eux à moi. Je descendais la rue presque nu, avec lui devant. C'était de l'amour à l'état pur en ce sens que je m'aimais et que j'adorais cette sensation. J'étais vivant, incroyablement, joyeusement. Même dans l'épicerie ou le lavomatique, chaque fois que les yeux de quelqu'un passaient sur moi, s'attardaient pendant une seconde, j'éprouvais une décharge d'adrénaline qui me poussait en avant et me rendait capable de faire n'importe quoi. Chaque heure recelait un moment sensuel, une possibilité romantique. Chaque personne qui me regardait et souriait avait de l'affection pour moi. Etre prisé de ceux qui m'étaient inconnus, pour qui je ne signifiais rien, c'était la plus haute espèce de compliment. Des hommes, dont je ne reconnaissais pas les visages, se penchaient pour m'embrasser alors que j'étais assis à déjeuner en terrasse de cafés. Je les embrassais à mon tour et je chuchotais que c'était un plaisir de les voir. Et quand mon convive me demandait qui c'était, je me contentais de sourire. Je me sentais fêté. Chaque rêve était une possibilité. C'était comme si je n'aurais plus jamais peur. Je me souviens d'avoir été heureux. Je baisse les yeux pour le regarder et je commence à pleurer. Je ne comprends pas ce qui s'est passé ni pourquoi. Je m'écoeure et pourtant, je ne supporte pas la sensation d'être aussi révolté. C'est moi, je me dis. C'est moi, comme si cette identité familière devait me réconforter. Je me rappelle quand les hommes que je rencontrais étaient de véritables inconnus : nos parties intimes partaient à la recherche l'une de l'autre comme des chiens en laisse qui se reniflent tandis que leurs propriétaires regardent ailleurs. Je me souviens encore, après cela, d'avoir rencontré un homme, de l'avoir regardé, de l'avoir regardé pendant des mois d'affilée et à chaque fois de l'avoir aimé. J'ai envie d'enfiler des gants en latex de peur de me toucher ou de toucher quelqu'un d'autre. Je ne me suis jamais senti aussi dangereux. Je pleure et cela me fait peur. Un ami m'a parlé d'un groupe d'hommes qui se réconfortent mutuellement, se redonnent espoir, acceptent leur corps. Je m'imagine une pièce remplie d'hommes, assis sur des chaises pliantes. Ils commencent comme toujours dans ce genre de réunion qui accueille des inconnus : on fait un tour de table, en disant seulement son prénom. On parle un petit peu, et puis enfin, comme si parler était la prière d'introduction obligatoire, le signal pour commencer l'incantation, lentement, ils ôtent leurs vêtements, pulls et chaussures, pour commencer. Ils se lèvent sans un mot, puis ils laissent tomber leur pantalon. La vue d'un cercle d'hommes nus et de chaises pliantes est excitante. Ce qui le peuvent en profitent et expulsent leur poison. C'est merveilleux. Un immense soulagement. Ils disent quelque chose. Ils sont en colère. Des hommes tournent en rond d'un pas traînant, jusqu'à s'effondrer. Je m'imagine qu'une fois, quelqu'un est mort lors de cette réunion. Il a joui et il est mort. Quand il est tombé, le groupe a eu une idée. Tous ont recommencé, sur lui, et cela a été encore meilleur. Je ne suis plus capable d'aimer. Je ne sais plus me posséder comme autrefois. Je ne peux plus le posséder, comme il me possédait. Je suis dans mon appartement et je hurle dans le vide. C'est la chose la plus horrible qui soit jamais arrivée. Je suis furieux. Je mérite mieux que cela. Je suis un gentil garçon. C'est vrai. Je suis désolé. Je suis tellement désolé. Je baisse les yeux vers lui et on dirait qu'il me retourne mon regard. Je veux qu'il demande pardon pour avoir désiré le monde, littéralement. J'ai un désir irrépressible de le punir, de le frapper jusqu'à ce qu'il crie, le battre jusqu'au sang, pour qu'il s'enfuie et aille se cacher, tout tremblant dans un coin, mais j'en suis incapable. Je ne peux pas tourner le dos aussi rapidement, et puis il gît déjà, pâle et faible, comme s'il était mort. Je vois des hommes malades, des amis qui se sont tellement flétris qu'ils sont méconnaissables, et que plus personne n'en veut ni chez eux ni dans les hôpitaux. Ils ne peuvent plus ni penser ni respirer et pourtant, alors qu'il s'avancent en tremblant vers la mort, lui, il ne perd pas un gramme, il gît aplati, intact dans l'obscurité de leurs cuisses. C'est frappant comme il ressemble à une décoration, un souvenir du passé. Devrais-je demander le divorce ? Une séparation de moi-même sous prétexte que cette partie de moi qui est plus mâle que moi-même je ne le serai jamais m'a trahi. Nous n'avons plus rien en commun en dehors d'une profonde dépression incrédule. J'ai perdu mon meilleur ami, mon camarade de jeu d'enfance, moi-même. J'ai perdu ce que j'aimais le plus profondément. Je voudrais une compensation. Je laisse tomber une serviette dessus, et je l'arrache prestement. Voilà, comme si je faisais un tour de passe-passe. Je baisse les yeux sur mes cuisses comme si je m'attendais à y voir un bouquet de fleurs ou un lapin blanc à la place. Je me souviens du premier homme qui a baissé ma braguette alors que je restais immobile, les yeux baissés. Je m'étais laissé aller à jeter un coup d'il subrepticement, pour le voir dans sa main. "C'est une belle chose", avait-il dit en le soulevant et en le touchant doucement. Je retire mon jean d'un coup de
pied et je cours de pièce en pièce. Je contemple la
ville qui autrefois semblait si grande et qui maintenant
s'est recroquevillée pour ne devenir rien de plus qu'un
jardin qui entoure mon appartement. Je suis nu à la
fenêtre, les mains posées à plat sur la vitre. Mon
reflet est net. Pas moyen de m'y dérober. Mes lèvres
touchent la fenêtre. Je suis un beau garçon. Je sens la
chaleur familière qui monte en moi lorsque je me vois.
Dans l'appartement juste en face du mien, je vois un
homme qui m'observe, une main posée sur le sien. Il
semble merveilleux, vu à travers la vitre, comme
quelqu'un avec qui je pourrais vivre toute une vie. Il
sourit. Je fais coulisser la fenêtre et je me penche
dans le vide. Je ne suis plus sans danger. Je monte sur
le rebord de la fenêtre et je me jette dans la nuit. |